Gestion des risques en chirurgie digestive ambulatoire ou en hospitalisation courte.
12 octobre 2020

Recommandations de la Fédération de Chirurgie Viscérale et Digestive (FCVD), et du Groupe francophone de Réhabilitation Améliorée après Chirurgie (GRACE)

Publié le 12/02/2015

K. Slim, Service de Chirurgie Digestive & Unité de Chirurgie Ambulatoire, CHU Estaing,
Clermont-Ferrand ; A. Theissen, Service d’Anesthésie Réanimation, CH Princesse Grace, Monaco ; M. Raucoules-Aimé, Service d’Anesthésie-Réanimation, CHU l’Archet, Nice, Fédération de Chirurgie Viscérale et Digestive (FCVD), et Groupe francophone de Réhabilitation Améliorée après Chirurgie (GRACE).

Collaborateurs :

FCVD : A. Deleuze (Alès), J.-F. Gravié (Toulouse), M. Mathonnet (Limoges), B. Millat (Montpellier), C. Rambaud (Paris, Le CISS). GRACE : P. Alfonsi (Paris), C.Chambrier (Lyon), L. Delaunay (Annecy), B. Gignoux (Lyon), J. Joris (Liège), D. Léonard (Bruxelles), S. Ostermann (Genève), O. Raspado (Lyon).

Correspondance : K. Slim, Service de Chirurgie Digestive CHU Estaing, 1 Place Lucie
Aubrac, 63000 Clermont-Ferrand
Email : kslim@chu-clermontferrand.fr
Les auteurs n’ont pas de conflits d’intérêt en rapport avec ce travail.

1. Introduction

Le développement de la chirurgie ambulatoire est une priorité nationale. Les dernières statistiques en 2014 ont révélé un taux global de recours à la chirurgie ambulatoire (toutes spécialités confondues) de 44,9% (1). Le cadre et les indications de cette pratique ont été largement discuté dans des recommandations de Sociétés savantes (1,2) et un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) et Agence Nationale d’Appui à la Performance des établissements de santé et médico sociaux (ANAP) (3). Ces recommandations détaillaient les indications de la chirurgie ambulatoire et ses aspects organisationnels mais ont peu abordé la gestion des risques qui y sont liés. L’objet de la journée nationale de la FCVD en 2015 était en partant de la base de données REX (retour d’expérience dans le cadre du programme d’accréditation des chirurgiens) et des données de la littérature, d’analyser les risques liés à cette pratique et de faire des recommandations pour les gérer. Ces recommandations sont le fruit des présentations faites lors de cette journée, des discussions avec les participants, et de la réunion du Jury de la FCVD. Mais parallèlement au développement de la chirurgie ambulatoire, nous avons assisté à l’émergence d’un nouveau concept appelé « réhabilitation améliorée après chirurgie » (anciennement fast-track surgery ou réhabilitation rapide ou précoce) qui s’adresse à des interventions différentes de celles pratiquées en chirurgie ambulatoire (interventions digestives dites majeures). Il s’agit d’un ensemble de mesures pré per et postopératoires tendant à réduire l’agression chirurgicale. L’un des avantages de la réhabilitation améliorée est d’aboutir à une hospitalisation raccourcie, grâce à un chemin clinique spécifique et une prise en charge multimodale (4). Cette prise en charge, prônée par la Groupe francophone de Réhabilitation Améliorée après Chirurgie (GRACE) est ainsi similaire à la chirurgie ambulatoire. La FCVD a décidé d’appréhender la gestion des risques liés à ces deux types de prise en charge et d’aller au-delà du thème abordé lors de la journée nationale. D’autre part, la FCVD considère que la chirurgie ambulatoire (sans nuitée à l’hôpital), la chirurgie dite de moins de 24H, et la chirurgie dans le cadre de la réhabilitation améliorée répondent aux mêmes principes et comportent des risques qui ne doivent en aucun cas être supérieurs à ceux de l’hospitalisation conventionnelle. La Tableau 1 résume schématiquement ces définitions.

Les avantages attendus de l’hospitalisation courte, sont liés à la mise en œuvre de chemins cliniques rigoureux nécessitant un esprit d’équipe chez les intervenants et la participation active du patient qui devient acteur de ses soins. Il en résulte une amélioration de la qualité des soins et des résultats de la chirurgie (3,5). Mais ces avantages vont de pair avec une gestion des risques liés à cette approche, et la nécessité de mettre en place des procédures systémiques de gestion de ces risques. Les risques liés à la chirurgie en hospitalisation courte (ambulatoire ou en réhabilitation améliorée) ne doivent pas être supérieurs à ceux de l’hospitalisation conventionnelle. Le Tableau 2 résume les risques liés respectivement à ces deux approches.

2. Analyse de la base REX pour la chirurgie ambulatoire

La base de données REX incluait (de mars 2009 à mars 2014) 285 signalements d’effets indésirables associés aux soins (EIAS = événement porteur de risque ou évènement indésirable grave), répartis en 115 préopératoires (40%), 40 peropératoires (15%), et 130 postopératoires (46%). Les EIAS préopératoires : étaient en rapport avec la programmation (24%), la préparation cutanée (21%), erreurs de côté (15%), ou des problèmes d‘anticoagulation et de respect du jeûne. Ces EIAS ont abouti dans 56% au report du geste ou à l’hospitalisation complète. Les EIAS peropératoires : étaient essentiellement une erreur de site opératoire (30%), un incident technique (27%) ou anesthésique (20%). Les erreurs de site (ou de côté) avérées (n=8) étaient observées en chirurgie pariétale ou cutanée et ont abouti soit à une hospitalisation soit à une réintervention non-programmée. Les EIAS postopératoires : étaient des hémorragies (19%), des douleurs, malaises ou chute, des rétentions urinaires, voire une péritonite. Ces EIAS postopératoire ont été à l’origine d’une réhospitalisation dans près de la moitié des cas (48%) et une hospitalisation complète dans 37%. L’ensemble des EIAS a nécessité chez 45 patients (16%) une réintervention non programmée essentiellement pour hémorragie (40%) ou péritonite ou sepsis (47%).

3. Gestion des risques liés à la chirurgie ambulatoire ou en hospitalisation
courte

D’une manière globale, il est recommandé aux établissements engagés dans ces prises en charge de développer une politique de sécurité et d’analyse systémique des pratiques professionnelles (revues morbi-mortalité, programme d’accréditation, audit, comité de retour d’expérience, etc), un système de signalement des EIAS. La gestion des risques dans ce contexte suit le même plan que la prise en charge avec une phase préopératoire, une phase peropératoire et perhospitalisation, et une phase post-hospitalisation. On distingue des mesures techniques : chirurgie mini-invasive, lutte contre la douleur les nausées et vomissements, et prévention de l’iléus, prévention des infections nosocomiales et des complications thrombo-emboliques, gestion nutritionnelle ; et des mesures organisationnelles : respect des indications chirurgicales selon les recommandations en vigueur, rédaction partagée et respect d’un chemin clinique spécifique pour chaque pathologie, participation du patient acteur de ses soins, organisation de la sortie selon des critères formellement établis et suivis, programme de surveillance rigoureuse après la sortie.

a. Prérequis pour la phase préopératoire

– Prérequis organisationnels (Tableau 3) :
• Respect des critères d’éligibilité et des indications validées de chaque type d’hospitalisation courte. Selon les recommandations des Sociétés (2) savantes plusieurs actes chirurgicaux peuvent être réalisés en ambulatoire (Annexe 1), d’autres actes pourraient potentiellement en bénéficier dans un avenir proche grâce aux publications scientifiques récentes mis cet aspect sort du cadre de ce travail.
• Les indications de la réhabilitation améliorée sont différentes, il s’agit selon les recommandations du Groupe francophone de Réhabilitation Améliorée après Chirurgie ou GRACE (6) (comme pour les autres Sociétés internationales) de la chirurgie colorectale, œsophagienne, gastrique, hépatique, et pancréatique.
• Rédaction et suivi d’un chemin clinique formalisé et adapté à chaque pathologie. Ce chemin clinique doit avoir obtenu l’adhésion de tous les intervenants
médicaux et paramédicaux. On peut prendre l’exemple pour la chirurgie ambulatoire du chemin clinique pour les hernies de l’aine élaboré par la FCVD (7), et pour la réhabilitation améliorée des protocoles de GRACE (6). Ces chemins cliniques doivent être élaborés, validés et partagés par toute l’équipe soignante (anesthésiste, chirurgien, personnel paramédical, nutritionniste). Le rôle de chaque intervenant doit être clairement défini. Une fiche correspondant l’appel de la veille avec tous les éléments médicaux (risques liés à la maladie ou au patient) est recommandée.
• Constitution d’un dossier médical commun et partagé par les différents intervenants. Ce dossier contient tous les éléments médicaux nécessaires à l’admission et à la programmation de l’intervention et à la surveillance postopératoire. L’utilité d’un dossier médical commun et partagé vaut aussi bien pour la chirurgie ambulatoire que pour la réhabilitation améliorée après chirurgie. Ce dossier commun est fondé sur les points-clés et solutions rédigés par la FCVD-CFAR-SFAR et labellisé par la HAS sur le travail en équipe des anesthésistes-réanimateurs et des chirurgiens (communication personnelle).
• Participation active du patient, qui doit avoir compris la finalité et les conditions de cette approche que ce soit en chirurgie ambulatoire ou en réhabilitation améliorée. Une fiche d’information détaillée doit être remise au patient, sans dispenser d’apporter une information orale, et le consentement éclairé doit être
recueilli. L’information du patient permet de le préparer aux différentes procédures pré et postopératoires, et d’éviter des annulations, des retards ou des
ré-hospitalisations. Dans ce sens le contact du patient par appel téléphonique ou sms (8), ou un autre moyen électronique permet de limiter ces risques. Il est
fortement recommandé que patient participe au marquage du site opératoire.
• Organisation de la sortie, selon des critères validés de « mise à la rue », comme le score PADSS de Chung (9) en chirurgie ambulatoire ou les critères de sortie après réhabilitation améliorée du Groupe GRACE (6) (annexe 2). Respect des critères sociaux d’éligibilité pour la chirurgie ambulatoire (annexe 1).
• Programme de surveillance après la sortie du patient établi avant l’intervention et avec son accord. Les procédures de surveillance sont détaillées plus bas (prérequis postopératoires).

Prérequis techniques :
• Il n’y a pas de prérequis technique spécifique à la chirurgie ambulatoire
• Une prise en charge nutritionnelle périopératoire en réhabilitation améliorée selon les recommandations en vigueur. Quand elle est indiquée, cette prise en charge réduit significativement la morbidité postopératoire et les réhospitalisations.

b. Prérequis pour la phase peropératoire et per-hospitalisation

– Prérequis organisationnels (Tableau 4):
• La checklist de sécurité au bloc opératoire doit être systématique car elle est dans son premier et deuxième temps une barrière importante aux erreurs de côté et dans son troisième temps une barrière aux dysfonctionnements postopératoires en termes de prescriptions de soins et surveillance. La checklist doit être intégrée
au dossier commun partagé.
• La sortie de la salle de réveil obéit aux critères d’Aldrete modifié (10). Les prescriptions postopératoires initiées par l’équipe médico-chirurgicale dans la checklist sont poursuivies dans l’unité de chirurgie ambulatoire ou le service d’hospitalisation en cas de réhabilitation améliorée.
• En cas de réhabilitation améliorée, un protocole de surveillance postopératoire fondé sur des éléments cliniques et para-cliniques (C-reactive protéine, CRP) doit être appliqué. Le but de ce protocole est de détecter précocement une éventuelle complication postopératoire. La sortie n’est autorisée qu’après vérification de ces
éléments (annexe 2).
• Dans le cadre de l’implication du patient acteur de ses soins dans la réhabilitation améliorée, il est recommandé de lui fournir un « journal de bord » où il transcrit des renseignements sur sa déambulation, ses symptômes (douleur, nausées/vomissements, transit), son alimentation. Ce journal de bord est apprécié par les patients et permet à l’équipe de réduire sa charge de travail et d’avoir des renseignements pertinents sur l’état du patient.
• En cas de chirurgie ambulatoire la sortie est autorisée par l’un des membres de l’équipe médico-chirurgicale en tenant compte de critères de sortie validés
• Selon les recommandations de la HAS et l’ANAP, les prescriptions médicales et chirurgicales sont signées au moment de la sortie.
• Les conditions de sortie du patient répondent aux normes établies par la HAS et l’ANAP.

– Prérequis techniques (Tableau 5) :
• Une chirurgie mini-invasive est toujours recommandée en respectant les règles de prise en charge des affections chirurgicales considérées.
• Un protocole de lutte anticipée contre la douleur formalisé et partagé par l’équipe médico-chirurgicale est recommandé. Ce protocole doit être multimodal, associant, l’analgésie par voie générale, l’anesthésie locorégionale et/ou les infiltrations afin de permettre une épargne morphinique.
• De la même manière l’équipe médico-chirurgicale doit établir des protocoles d’antibioprophylaxie, de thromboprophylaxie et de prévention des nausées, vomissements, et iléus postopératoire en accord avec les recommandations des Sociétés savantes et fondés sur des données factuelles (11).

c. Prérequis pour la phase post-hospitalisation

– Prérequis organisationnels
Il est essentiel, dans le cadre de la gestion des risques, de mettre en œuvre un protocole de surveillance continue et vigilante adaptée au type de chirurgie. En tant qu’acteur de ses soins, le patient est partie-prenante de cette surveillance. Cependant, cette surveillance après la sortie est sous la responsabilité conjointe du chirurgien et de l’anesthésiste (chacun dans son domaine de compétence) et tout doit être mis en œuvre pour lui faciliter le contact avec l’équipe de soins (fiche d’information, numéro de téléphone 24/24). Dans tous les cas, il est recommandé de rédiger un protocole de surveillance post-hospitalisation, ayant fait l’objet de l’adhésion de l’équipe de soins.
• L’appel du lendemain est un élément essentiel de la gestion des risques en chirurgie ambulatoire comme dans le cadre de la réhabilitation améliorée.
• Il est recommandé que cet appel soit systématisé et formalisé sous la forme d’une checklist à établir par l’équipe de soins. Il peut être fait par l’équipe paramédicale qui transmettra les éléments au médecin référent.
• L’appel téléphonique peut être remplacé par un système d’envoi de SMS, selon un protocole établi par l’équipe médicale avec des questions ciblées et une fiche d’information expliquant la procédure et remise au patient dès la consultation préopératoire. Ce système passant par une plateforme électronique permet de filtrer les réponses dont les seules anormales seront à l’origine d’une alerte par messagerie électronique destinée à l’équipe médicale.
• Dans le cas où la structure ambulatoire ne serait pas en mesure d’assurer la continuité des soins, elle est règlementairement tenue de conclure une convention avec un autre établissement de santé (public ou privé) disposant de moyens de réanimation et accueillant en permanence les patients relevant de la (ou les) disciplines pratiquées dans la structure.
• En chirurgie ambulatoire, une consultation postopératoire n’est pas systématique. En cas de réhabilitation améliorée, le délai de la consultation postopératoire est adapté à l’affection en cause.
• En cas de réhabilitation améliorée, il est recommandé d’envisager en accord avec la tutelle, d’organiser des réseaux professionnels dans le cadre de la continuité des soins.

– Prérequis techniques
• Dans le cadre de la réhabilitation améliorée, une surveillance continue après la sortie est recommandée, par exemple des SMS à J1, J3, J5 est recommandée (8).
• D’autres systèmes de surveillance : plateforme internet, systèmes de télémonitoring sont en cours d’évaluation.
• Au moindre signe d’alerte le patient est revu par le chirurgien référent afin d’éliminer (ou de confirmer) une complication postopératoire qui sera gérée de manière diligente et appropriée.

Références


1. www.chirurgie-ambulatoire.org
2. Kraft K, Mariette C, Sauvanet A, Balon JM, Douard R, Fabre S, Guidat A, Huten N, Johanet H, Laurent A, Muscari F, Pessaux P, Piermé JP, Piessen G, Raucoules-Aimé M, Rault A, Vons C; French Society of Gastrointestinal Surgery; Association for Hepatobiliary and Transplantation Surgery. Indications for ambulatory gastrointestinal and endocrine surgery in adults. J Visc Surg 2011;148:69-74.
3. www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2012-04/rapport_-_socle_de_connaissances.pdf
4. Kehlet H, Wilmore DW. Evidence-based surgical care and the evolution of fast-track surgery. Ann Surg 2008;248:189-98.
5. Keenan JE, Speicher PJ, Nussbaum DP, Adam MA, Miller TE, Mantyh CR, Thacker JK. Improving Outcomes in Colorectal Surgery by Sequential Implementation of Multiple Standardized Care Programs. J Am Coll Surg 2015;221:404-14.
6. www.grace-asso.fr
7. www.chirurgie-viscerale.org/societe/fcvd/documentsOfficiels/index.phtml
8. Gordon CR, Rezzadeh KS, Li A, Vardanian A, Zelken J, Shores JT, et al. Digital mobile technology facilitates HIPAA-sensitive perioperative messaging, improves physician-patient communication, and streamlines patient care. Patient Saf Surg 2015;9:21.
9. Chung F, Chan VW, Ong D. A post-anesthetic discharge scoring system for home readiness after ambulatory surgery. J Clin Anesth 1995;7:500-6.
10. Aldrete JA. The post-anesthesia recovery score revisited. J Clin Anesth1995;7:89-91.
11. www.sfar.org/article/207/prise-en-charge-anesthesique-des-patients-en-hospitalisation-ambulatoire-rfe2009

Sed et, ante. quis, in porta. vel, efficitur.